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Toujours aussi désagréables, les bus de nuit. Surtout avec les passages en Bosnie et les interminables contrôles aux frontières (doublés à chaque fois, par les douanes croates et bosniaques), la Croatie étant coupée en deux par une petite bande de terre bosniaque, large d'à peine cinq kilomètres, qui se trouve être d'ailleurs leur seul accès maritime.Je débarque donc à Dubrovnik aussi frais qu'un poisson de l'étal d'Ordralfabetix, mais avec la quasi-obligation d'aller directement visiter la vieille ville immédiatement, car selon les dires des gens que j'ai croisé, la cité est une véritable fourmilière de touristes dès dix heures du matin.
Le temps d'effectuer mes emplettes alimentaires dès l'ouverture du supermarché local, et me voilà déambulant dans les magnifiques ruelles vierges de tout estivant, croisant seulement ça et là certains des dernier habitants de la vieille ville ou quelque restaurateur affairé à la mise en place de sa terrasse ou au réapprovisionnement des boissons de son établissement. Places en marbre, rues pavées en pente, hautes maisons, couvents, églises, palais, fontaines et autres musées sont taillés dans la même pierre de couleur blanche, qui s'éclaire au fur et à mesure que le soleil se lève inondant les allées d'une intense lumière presque aveuglante.
Dubrovnik possède une superbe promenade piétonnière de 300m de long au cœur de la vieille ville, la Placa qui s'étend d'un bout à l'autre de l'impressionnante enceinte composée de remparts dont la longueur totale avoisine les deux kilomètres pour 25m de haut et 6m de large. Malheureusement il faut payer pour monter sur le chemin de ronde et bénéficier du superbe point de vue, chose à laquelle je me refuse.
De part et d'autre de la Placa, les nombreuses ruelles dallées sont alignées selon un schéma cruciforme, et pour la plupart extrêmement escarpées. Vu la pente, il est tellement éreintant de les gravir jusqu'à leur extrémité, pourtant toute proche, que je me prends d'admiration pour les occupants locaux, auxquels j'attribue mentalement des quadriceps particulièrement saillants.
Dubrovnik à particulièrement souffert pendant la guerre, ayant été violemment bombardée par l'armé populaire de Yougoslavie (en gros, les serbes) postée sur les hauteurs avoisinantes. 68% des bâtiments on été touchés, et bien que la ville ait été quasi totalement rénovée grâce entre autres à des fonds de l'UNESCO, selon les techniques d'époque, on peut encore parfois apercevoir quelques petits impacts, notamment dans les dalles au sol.
Il est maintenant neuf heures, et un flot ininterrompu de touristes déboule dans l'artère principale. N'ayant pas envie de nager dans la foule compacte, et la température commençant déjà à tutoyer la trentaine de degrés, je me dirige vers les hauteurs et le bastion à l'entrée du port dans un premier temps, puis me réfugie dans une galerie d'art conseillée par Wikitravel, nommée War Photo Limited.
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La guerre ici est encore un sujet un peu tabou. Contrairement à la Slovénie pour qui le passage à l'indépendance s'est opéré en huit jours et « seulement » – c'est bien trop tout de même – seize morts, la Croatie à beaucoup souffert et d'une manière générale j'ai toujours fait très attention de ne jamais évoquer le sujet avec les autochtones. De même on ne trouve aucun musée ou presque sur les évènements passés, celui-ci étant une collection privée de l'ancien photographe de guerre Wade Goddard.
Il s'agit ici d'une galerie photo semi-permanente sur les conflits en général, (Darfour, Cachemire, Tibet, Tchétchénie, Afrique...), la partie permanente, située à l'étage, étant plutôt orientée sur la guerre d'indépendance d'ex-Yougoslavie. Sur les murs, des agrandissements ainsi que les commentaire dédiés à chaque prise de vue happent littéralement le regard. On a envie de tous les voir à la fois, l'œil rebondit sur chacun d'eux, tous plus frappants les uns que les autres. Je m'attarde sur chaque œuvre afin de saisir le plus petit détail, la plus petite lueur dans l'œil d'un protagoniste en arrière-plan, pour m'imprégner au maximum de la scène, des émotions des figurants, de l'état d'esprit du preneur de vue, du message qu'il cherche à transmettre.
Les clichés sont tout simplement poignants, dévoilant à la fois le talent du photographe, la finesse du grain, des couleurs et la beauté des images, ainsi que l'horreur, la violence et la cruauté dans un mélange hétérogène détonnant, suscitant un fort sentiment de malaise jusqu'au plus profond de moi. Pourtant, la collection ne tombe que très rarement dans le cliché ou l'horreur gratuite.
Que l'origine des conflits soit de raison ethnique, religieuse, politique, pour l'exploitation des ressources naturelles – par les compagnies pétrolières notamment –, les victimes sont les mêmes, à commencer par les enfants, les femmes, et les populations les plus pauvres. Et personne n'en sort jamais gagnant, aucun problème ne s'étant jamais résolu par le biais de la haine.
À l'étage, consacré aux conflits locaux récents, l'intensité monte encore d'un cran. En plus des nombreuses illustrations murales, des écrans plats diffusent des diaporamas de centaines de photos, prises en Croatie et Bosnie pour la plupart. Je m'assieds face à l'un d'eux, abasourdi, pétrifié devant
tant de sang, de cruauté, de violence, de pleurs, de malheur. Juste par bêtise humaine. Les larmes me montent au yeux, et constatant de quoi nous sommes capables simplement pour des raisons absurdes, j'ai presque honte d'être un humain.
Je reviendrai plus tard sur les raisons de cette foutue guerre. Au bout de deux heures intenses, je retourne à la lumière du jour, mais on ne ressort pas d'un endroit pareil indemne. Il me faut bien dix minutes posé sur un muret avoisinant rien que pour reprendre mes esprits, la foule et l'animation de la rue me ramenant peu à peu à la réalité.
Aujourd'hui encore, plus de deux semaines plus tard, rien que de repenser à ces images me rend fébrile, me fait frissonner, et je crois que pendant longtemps encore elles me hanteront, stimulant mon humilité et m'invitant plus que jamais à profiter des choses simples et essentielles qui nous entourent, auxquelles bien souvent on ne prête plus attention, pervertis par le confort, la technologie et nos besoins artificiellement créés.
Je reprends le dessus sur mes émotions, mon bus partant bientôt et vu les prix exorbitants pratiqués ici je ne tiens pas à m'éterniser. En avant pour la Bosnie et Mostar, une autre ville chargée d'histoire.
Désolé de ne pas avoir publié d'article depuis un certain temps mais j'ai peu de temps pour écrire en ce moment. Ça devrait aller mieux dans une semaine, merci pour votre compréhension.